Avis d'expert

Serge Gaudin – Industrie : les voies de la décarbonation

29 Sep 2026

notre expert

Serge Gaudin

Ingénieur en génie mécanique diplômé de l’EPFL, Serge Gaudin a fait l’essentiel de sa carrière dans l’industrie de l’aluminium. Il dirige aujourd’hui le site de Sierre de Novelis, ainsi que l’activité de recyclage du groupe en Europe. Novelis est un acteur majeur du laminage et du recyclage de l’aluminium, notamment pour l’automobile, les canettes et certains usages industriels.

On l’estime responsable d’environ 22% des émissions de gaz à effet de serre générées en Suisse. Comment le secteur industriel répond-il aux enjeux de la décarbonation ? Nous avons posé la question à Serge Gaudin, directeur du site de Sierre et des usines de recyclage du groupe Novelis en Europe.

Rappel des faits

8,9 millions de tonnes d’équivalent CO₂ : ce sont les émissions de l’industrie en Suisse en 2024, soit environ un tiers de moins qu’en 1990. Bien, mais doit encore mieux faire. Près de la moitié de la chaleur utilisée pour les procédés industriels repose encore sur des combustibles fossiles. Les hautes températures restent toutefois particulièrement difficiles à décarboner et, selon les secteurs, une partie des émissions provient aussi directement des procédés eux-mêmes.

Comment l’industrie aborde-t-elle la décarbonation de ses procédés ?

Permettez-moi d’abord de rappeler que l’efficience énergétique est depuis bien longtemps une grande préoccupation pour les industriels. Comme nous consommons beaucoup d’énergie, nous cherchons en permanence à l’économiser. En vingt ans, Novelis a ainsi amélioré de 20% son efficacité liée à l’utilisation du gaz.

Parmi les leviers disponibles, quelles sont les mesures les plus simples et rapidement efficaces ?

Dans notre cas, l’énergie grise provenant des matières premières a un impact quatre fois plus important que nos émissions directes. D’où l’intérêt d’une stratégie d’économie circulaire, d’autant que les déchets d’aluminium sont disponibles en grande quantité et que la technologie de recyclage fonctionne très bien. Elle est peu énergivore et il n’y a pas de downcycling, c’est-à-dire que le métal ne perd pas ses propriétés. C’est donc la priorité numéro un pour nous. Rien que sur le site de Sierre, nous sommes aujourd’hui à 65-70% d’aluminium recyclé.

 

Qu’est-ce qui rend certains procédés industriels si difficiles à décarboner ?

Les émissions directes de l’industrie viennent principalement du gaz utilisé pour les traitements thermiques. Pour Novelis, le procédé le plus difficile à décarboner est la refonte de l’aluminium, qui nécessite des températures très élevées, entre 800 et 900 degrés. À ce niveau, il n’existe pas encore de solution simple pour remplacer le gaz. Jusqu’à environ 500 degrés, l’électrification fonctionne assez bien, et nous avons déjà investi environ 20 millions de francs pour remplacer un four à gaz. Mais d’autres fours sont intégrés à des lignes de production où l’espace et la configuration limitent les possibilités d’électrification.

Quelles solutions envisagez-vous pour décarboner la refonte d’aluminium à haute température ?

Soit on continue à utiliser du gaz et on capture le carbone, soit on remplace le gaz par l’hydrogène – nous avons testé et ça fonctionne, même si l’hydrogène pose encore pas mal de problèmes. Pour la capture CO2, la grande question est surtout de savoir quoi en faire après. Nous étudions sa valorisation dans la production de méthane de synthèse au Net Zero Lab, sur le campus Energypolis, à Sion. L’idée est d’utiliser de l’électricité renouvelable pour produire de l’hydrogène, puis de le combiner au CO₂ capté pour produire du CH4. Ce gaz peut ensuite être stocké et utilisé comme combustible, notamment dans les fours de Novelis.

Est-il pertinent d’envisager des solutions à l’échelle de plusieurs sites industriels ?

Oui, nous devons trouver des approches communes avec d’autres industriels, mais aussi avec les usines d’incinération ou les acteurs de la chimie, qui font face aux mêmes enjeux que nous en ce qui concerne la capture du carbone. De même pour les rejets de chaleur : il faut créer un écosystème capable de valoriser ces flux. C’est ce que nous faisons avec le Net Zero Lab, avec l’ambition d’utiliser la chaleur dont nous n’avons pas besoin sur notre site pour d’autres usages, par exemple dans un réseau de chauffage à distance.

Comment décidez-vous les priorités d’investissement dans la décarbonation ?

Novelis a fixé une stratégie « 3×30 », soit trois objectifs à atteindre d’ici à 2030. Nous avions d’ailleurs anticipé les prescriptions de la LCI (Loi fédérale sur les objectifs en matière de protection du climat, sur l’innovation et sur le renforcement de la sécurité énergétique, ndlr.). Notre premier objectif, c’est 80% d’aluminium recyclé. En parallèle, nous avons des feuilles de route de décarbonation pour les émissions directes. Et le troisième volet concerne les investissements dans la circularité. Pour atteindre nos objectifs, nous avons identifié les solutions qui peuvent être mises en œuvre à court terme et celles qui ne sont pas encore mures. Le rythme de nos investissements dépendra également du coût de ces solutions, du marché de l’énergie et des conditions-cadres.

Estimez-vous que les conditions-cadres sont favorables en Suisse pour décarboner vos procédés ?

La décarbonation suppose davantage d’électrification. Mais il semble que les besoins – et pas seulement ceux de l’industrie – augmentent plus vite que la capacité de la Suisse à fournir l’électricité nécessaire, en tout cas d’origine renouvelable. Je pense que les feuilles de route de décarbonation de l’industrie devraient être davantage intégrées dans la stratégie énergétique du pays. Les grandes orientations sont là, mais il manque parfois une ambition plus forte pour créer les conditions-cadres permettant d’avancer.

 

Propos recueillis par Elodie Maître-Arnaud