La transition énergétique à l’épreuve du temps qui reste

Développement et intégration des renouvelables, durée des procédures, ou encore place du nucléaire : nous avons interrogé Benoît Revaz, directeur de l’Office de l’énergie (OFEN) sur les défis à relever pour tenir le cap vers 2050.

Rappel des faits

Il reste à peine vingt-cinq ans à la Suisse pour réduire sa dépendance aux énergies fossiles et développer sa production d’électricité renouvelable indigène, tout en garantissant la sécurité d’approvisionnement. À mesure que les besoins en électricité augmentent et que les échéances se rapprochent, la capacité à concrétiser les projets pèse davantage dans l’équation. Comment concilier ambition et rythme d’exécution pour transformer en profondeur notre système énergétique d’ici à 2050 ?

 

Où en est la transition énergétique en Suisse par rapport à ses objectifs et à ses voisins européens ?

Elle progresse de manière solide. Similairement à plusieurs pays européens comme l’Allemagne, la France ou encore l’Italie, la Suisse affiche une dynamique positive : l’efficacité énergétique continue de s’améliorer, les installations hydrauliques se modernisent progressivement et l’énergie solaire connaît une accélération remarquable. La puissance photovoltaïque installée a ainsi été multipliée par sept en dix ans, et déjà triplée depuis 2020. Aujourd’hui, plus de 300 000 installations solaires produisent de l’électricité, principalement sur des toits de petite et moyenne taille – en 2025, le solaire couvrait environ 14% de la consommation d’électricité du pays. Parallèlement, la consommation d’énergie par habitant diminue. Ces signaux positifs ne doivent toutefois pas masquer les retards persistants dans l’hydraulique, l’éolien, la géothermie et certains projets structurants, qui rappellent que le rythme global reste insuffisant.

 

Les retards observés menacent-ils l’atteinte de notre objectif en 2050 ?

L’objectif fixé pour 2050 est ambitieux : renoncer pratiquement aux énergies fossiles et produire plus de la moitié de la consommation d’électricité à partir de nouvelles énergies renouvelables indigènes, hors hydraulique. Cette orientation a été confirmée par le vote populaire de 2024 sur la Loi sur l’électricité. Le domaine du solaire avance très rapidement et l’hydraulique se renforce grâce à des optimisations ciblées. En revanche, les extensions et nouveaux projets hydrauliques, l’éolien et la géothermie progressent trop lentement pour garantir l’atteinte des objectifs. Pour y parvenir, il est indispensable de maintenir l’élan actuel tout en accélérant le déploiement des technologies encore marginales. À long terme, cela ne suffira pas : il faudra également développer des solutions de stockage, renforcer les réseaux et diversifier les moyens de production.

Les freins sont-ils plutôt politiques, techniques, ou en lien avec l’acceptation sociale des projets ?

Les obstacles sont avant tout techniques et procéduraux. La disponibilité des sites, les capacités de raccordement, la complexité des études et la longueur des procédures d’autorisation constituent les principaux points de blocage. Certains parcs éoliens attendent une autorisation depuis plus de dix ans, au point que les technologies prévues initialement ne sont même plus d’actualité. L’acceptation sociale varie selon les régions et les technologies, mais elle n’est pas le frein dominant partout. Ce qui est clair, en revanche, c’est que nous ne pouvons plus nous permettre d’attendre : il faut désormais avancer plus vite.

 

Les procédures d’autorisation/possibilités de recours sont-elles compatibles avec l’urgence climatique ?

Les procédures garantissent la qualité des projets, mais leur durée pose un réel défi. Les retards proviennent surtout de la coordination entre les différents niveaux institutionnels, des recours successifs et de la complexité des analyses environnementales et techniques. Pour y remédier, deux instruments ont été mis en place. L’offensive solaire vise à accélérer, jusqu’en 2026, la construction de grands parcs solaires alpins grâce à des procédures simplifiées et à des subventions renforcées. L’offensive éolienne a quant à elle pour objectif d’atteindre environ 600 MW de nouveaux projets d’ici 2030, en raccourcissant les procédures et en limitant les possibilités de recours pour les projets déjà avancés. Le Parlement travaille par ailleurs sur un projet d’adaptation de loi pour l’accélération des procédures dans le domaine des réseaux de transport et de distribution.

 

Sans nucléaire, la Suisse peut-elle à la fois réduire ses émissions et garantir la sécurité d’approvisionnement ?

Le développement des énergies renouvelables reste indispensable, mais la levée de l’interdiction de construire de nouvelles centrales nucléaires constitue une option à long terme. Nous ne savons pas quelles technologies seront les plus pertinentes dans 25 ou 50 ans, et il convient de s’assurer que les différentes options sont disponibles. Pour réduire la dépendance vis à vis de l’étranger, trois stratégies complémentaires sont nécessaires : une stratégie à court terme reposant sur des centrales de réserve, une stratégie à court et moyen terme fondée sur les énergies renouvelables, et une stratégie à long terme intégrant toutes les technologies, y compris la possibilité de nouvelles centrales nucléaires.

 

Quel est le risque le plus sous-estimé dans la transition énergétique ?

Le risque majeur est la lenteur d’exécution. Les technologies existent, les objectifs sont clairs, mais les délais d’implantation peuvent compromettre la trajectoire si les processus ne s’accélèrent pas. Le facteur temps est devenu déterminant. Au rythme actuel, l’atteinte de l’objectif dépend d’une accélération nette du déploiement des différentes énergies renouvelables, du développement du stockage et de la modernisation des réseaux et de la poursuite des investissements dans l’efficacité. Le véritable point de bascule réside dans une réduction significative des délais d’autorisation et dans une montée en puissance coordonnée des projets.

Propos recueillis par Elodie Maître-Arnaud

 

L’expert

crédit : OFEN

Benoît Revaz dirige l’Office fédéral de l’énergie (OFEN) depuis 2016. Ancien directeur associé de la société E-CUBE Strategy Consultants, il a également assumé différentes fonctions au sein des Entreprises Électriques Fribourgeoises (actuellement Groupe E), d’EOS Holding et d’Alpiq Holding SA.