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Le réseau électrique de demain se pilote déjà aujourd’hui

26 Oct 2026

Piloter le réseau électrique à la semaine, c’était hier. Aujourd’hui, tout se joue à la seconde. Lors d’une table ronde organisée dans le cadre de l’event Smart Energy et modérée par le journaliste Jonas Schneiter, quatre experts du secteur ont dressé le portrait d’un réseau en pleine mutation, où la flexibilité et la décentralisation deviennent les maîtres-mots.

Pour François Maréchal, professeur à l’EPFL Valais-Wallis, la transition énergétique change la nature même du réseau. « La transition énergétique va chercher à électrifier le chauffage, la mobilité, et on parle alors de petits éléments dans le système. On commence maintenant à les voir apparaître chez les gestionnaires de réseau. »

Cette multiplication des petits producteurs et consommateurs ouvre de nouvelles perspectives. « Dans une voiture électrique, on utilise en moyenne 30 kilomètres par jour, mais on n’utilise pas la majorité de la batterie, qu’on pourrait pourtant mettre à disposition du réseau », illustre François Maréchal. Selon lui, les bâtiments doivent aussi être pensés comme des batteries à l’échelle du quartier. « Il faudrait des quartiers qui ne créent pas de pics de consommation. Avec un peu d’investissement, on obtient des actifs qu’on peut piloter, mais pour l’instant, on les voit surtout d’en bas, pas encore d’en haut, via les gestionnaires de réseau. »

L'Allemagne et la Scandinavie montrent la voie

Ben Gemsjäger, Head of Siemens PTI Central Europe, confirme que la flexibilité est déjà une réalité ailleurs en Europe. « Depuis le 1er janvier 2024, les petites installations doivent être intégrées et pilotées par les gestionnaires de réseau en Allemagne. Après deux ans, c’était presque totalement intégré. » Il cite aussi l’exemple scandinave, où les marchés locaux de flexibilité se développent, ou encore Rome, qui mise sur la flexibilité pour éviter de multiplier les chantiers sur le réseau. « Les technologies sont là, il faut simplement accepter la diversité des approches. On a les technologies qu’il faut pour 2030. »

Du côté de FMV, Benoît Martinet, responsable Business Management et Ventes, rappelle que les nouvelles méthodes de travail ont aussi changé la gestion des grands aménagements. « Chez Swissgrid, on utilise désormais la centrale de Nant de Drance de manière plus régulière en intraday. Lorsque les règles changent, cela a un impact direct sur nos aménagements locaux de production. »

Il tient toutefois à nuancer l’idée d’une bascule complète vers le décentralisé. « Est-ce la fin des grandes productions ? Sans Nant de Drance, la situation aurait été très différente en 2022. On parle ici de gros volumes et de stabilité. Ces grandes structures complètent le décentralisé : peu importe la météo, elles assurent qu’il y a de l’énergie dans le réseau. »


Nicolas Varone, responsable Energie et Transition chez OIKEN, confirme que la flexibilité n’est plus une théorie, mais une réalité opérationnelle. « Depuis cet été, nous pilotons déjà cette flexibilité avec nos propres installations électriques, à hauteur de 4 mégawatts. D’ici la fin de l’année, nous comptons atteindre 19 mégawatts. » L’entreprise a mis en place une centrale virtuelle pour piloter ces installations à distance. « On commence d’abord avec nos propres investissements. La prochaine étape, c’est de communiquer et de proposer des produits qui servent aux clients, mais aussi au bénéfice du réseau et de l’énergie. »

Le défi des données, nerf de la guerre

Si la volonté est là, les outils ne suivent pas toujours. Ben Gemsjäger évoque le terme de « flexsumer », qui succède à celui de prosumer. « Ces cinq dernières années, on a vu apparaître trois millions d’installations supplémentaires en Europe, dont un million rien que sur les cinq dernières années, et les demandes continuent d’arriver. Mais il manque encore des logiciels adaptés, notamment la prochaine génération de systèmes SCADA. On n’a pas de temps pour développer lentement : il faut une nouvelle génération, potentiellement sur le cloud. »

Le renouvellement du parc de compteurs est un chantier clé pour Nicolas Varone. « Il manque encore des données, nous sommes en pleine phase de transition. Fin 2027, 80% du parc sera équipé, avec des relevés toutes les 15 minutes pour la mesure du courant. Mais l’information ne sera relevée qu’une à deux fois par jour au final, et cela ne suffira pas à terme. Il faudra des solutions pour arriver au temps réel, notamment en se connectant directement aux pompes à chaleur et aux boilers. »

Benoît Martinet confirme l’ampleur du défi du côté de la production. « Nous travaillons déjà au quart d’heure pour nos productions, mais les besoins en données sont énormes et les méthodes d’analyse sont encore en développement. C’est notre combat de tous les jours. » Il pointe aussi une complexité croissante liée à la multiplication des acteurs. « Il y a de plus en plus d’intervenants autour de la table, et la question de la responsabilité de chacun est en train d’être réglée juridiquement. » Pour Nicolas Varone, une chose est sûre : « Le nerf de la guerre, c’est la qualité de la prévision pour la minute d’après. »

De nouvelles approches de pilotage

François Maréchal évoque une piste technologique prometteuse pour gérer cette complexité : les systèmes agentiques. « Un agent peut décider ce qu’il doit faire dans la seconde qui vient, et un autre agent peut demander qui est en mesure de faire le travail. On n’a plus besoin d’un dictateur central qui détermine tout. C’est une approche de pilotage par de petits agents, un agent par objet, avec des contrats gérés par la blockchain. »

Malgré cette digitalisation poussée, les intervenants s’accordent sur un point : la décision finale reste entre les mains du consommateur. « C’est l’utilisateur final qui décide, quoi qu’il arrive. Et c’est lui qui paie », rappelle François Maréchal. « Nous sommes les premiers responsables de notre comportement, et il faut que les systèmes de pilotage intègrent ce changement de comportement, par exemple à travers des tarifs différenciés. »

Un avis partagé par Ben Gemsjäger, qui appelle à ne pas complexifier inutilement l’expérience client. « Ici, tout le monde raisonne en digital, à la seconde. Mais pour le client final, il faut plutôt un tarif clair et compréhensible. »

Une période charnière, donc, comme le résume Ben Gemsjäger : « C’est une période dans laquelle on peut façonner le système de demain. Il y a une marge de manœuvre que l’on doit utiliser. »

 

Propos recueillis le 28 août 2026 lors de l’Event Smart Energy